Coup de foudre : le prix de l’amour sur le marché des conjoints

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Ce texte publié sur le site internet de Haïti standard émane de l’un de nos lecteurs. Il n’engage que son auteur.

Trouver son âme sœur est un moment important dans la vie de tout individu. Et, le marché des conjoints favorise cette possibilité en permettant à l’homme et à la femme de choisir « librement » son/sa conjoint (e).

Cependant, si jadis, le choix d’un conjoint était un élément politique important de la famille, c’est-à-dire pour que chacun se marie selon son rang, ou selon une attente d’ascension sociale, les parents exerçaient un fort dirigisme matrimonial soit par choix soit par validation. C’est ainsi qu’au dix-neuvième siècle haïtien jusqu’au début du vingtième siècle, nombreuses sont les familles qui mariaient leurs enfants avec un homme de couleur. Fernand Hibbert (dans Les Thazar) et Oswald Durant (dans Choucoune) nous donne deux exemples. Aujourd’hui, avec le déclin du règne des parents qui tenaient les règles des unions, l’amour « le sentiment amoureux » s’érige et s’impose comme le nouveau principe pour choisir la personne désirée.

Tout le monde cherche quelqu’un selon son cœur. L’individu moderne se sent libre pour choisir son amour dans un univers de possibilité suite au déclin à la fois de l’endogamie et par la multiplication de rencontres fortuites. Et puisque ce choix s’opère « généralement » dans la foule où il règne l’embarras du choix, seul le coup de foudre peut expliquer l’avènement d’un tel amour. Ainsi, le coup de foudre devient le principe explicatif de formation de nombreux couples. Cela sous-entend que l’individu a fait le choix du conjoint sans qu’il ait à le faire, et sans qu’un tiers vienne lui l’imposer. Le coup de foudre signifie aussi que l’amour est une force naturelle qui peut faire, par conséquent, n’importe qui rencontrer n’importe qui dans n’importe quel lieu. « L’amour est un tyran qui n’épargne personne » disait déjà Corneille (Le CID). Par le coup de foudre l’amour devient, naturel, anhistorique, s’imposant à tout individu en lui offrant une âme sœur.

Ce principe attire en si peu de temps plus d’adeptes qu’aucune religion n’est arrivée à le faire. Cependant, En sculptant plus profondément avec d’autres lunettes que celles d’un homme, l’on constate que, malgré l’amour dans une époque où les réseaux électroniques emportent, dans les sociétés humaines, n’importe qui ne rencontre pas n’importe qui, ni n’épouse n’importe qui. Semble-t-on qu’on est toujours sous le règne de « qui se ressemble s’assemble » et non « deux contraires s’attirent ». Autrement dit, l’amour que l’on croyait aveugle semble avoir des yeux pour opérer des tris entre des individus symétriquement correspondent.

Ce constat nous conduit à regarder le marché des conjoints dans sa complexité pour pouvoir comprendre et questionner ce qu’on appelle « coup de foudre ».

De la complexité du marché des conjoints

Contrairement à certains marchés, le marché des conjoints n’est pas fixé dans un point fixe, et est présent dans n’importe quel espace de sociabilité (réel ou virtuel). Dans cet article, pour présenter la complexité du marché des conjoints, nous mettrons l’accent sur la diversification des lieux de rencontre, et la segmentation sociales de ces lieux.

Dans nos sociétés si n’importe qui ne rencontre pas n’importe qui soulignait Alain Girard (Le choix du conjoint, UNED-PUF,1974), j’ajoute malgré le déclin de la prégnance de la famille et du voisinage dans le choix pour être remplacé par le sentiment amoureux, c’est que l’on [tout individu] ne choisit pas le même endroit pour rencontrer notre conjoint a répondu Michel Bozon et Héran François (La découverte du conjoint, I &II, 1987&1988).

Ainsi, nous comprenons que le marché des rencontres est varié et n’est ni horizontal ni égalitaire. On en trouve des lieux publics tel que la rue, les fêtes publics, les foires, les centres commerciaux, les transports en communs, les promenades, et autres qui sont des lieux ouverts à tout venant ; on en trouve aussi des lieux réservés tels que les lieux des études supérieurs, le travail, certains restaurants, le concert et certaines boites de nuits où n’entre pas qui veut; et on en trouve des lieux strictement privés strictement réservés à quelques familles, amies et certains cadres de la société. Si nous ne citons pas les réseaux électroniques, c’est parce qu’ils sont pour le nous le prolongement de la vie réelle.
Cette hétérogénéité des lieux de rencontres s’accompagne d’une segmentation. Les lieux publics occupant une plus large partie sur le marché et qui sont généralement frappés par le coup de foudre parce que règne généralement l’embarra de choix, sont réservés aux éléments de la classe populaire.

Les éléments de la bonne famille sont contraints à ne pas choisir dans la foule où l’on peut tomber sur n’importe qui, mais dans les lieux réservés. Et les lieux strictement privés sont réservés aux patrons et aux éléments de la classe supérieure de la société.
Cette ségrégation des lieux de sociabilité permet – à travers les rencontres – la reproduction de la société. Ainsi, la rencontre amoureuse de deux personnes est un moment cruciale de reproduction des sociétés.

Toutefois, le sentiment amoureux, contrairement aux dirigismes des parents, reproduit aussi, mais, plus subtilement la société, en ce que l’amour suppose des gouts, des préférences et des attentes souvent différente d’un groupe ou d’un individu à d’autres. On ne choisit pas tous la même personne, car on ne choisit pas selon les mêmes critères. Mais, les goûts, les préférences, les attentes sont socialement distribuées d’un groupe à d’autres par la socialisation. D’où la double contingence de Talcott Parsons dans l’action d’aimer. La liberté de sentiment se développe dans un univers de contraintes invisibles assurés aujourd’hui en grande partie par les pairs.

Pour un désenchantement du coup de foudre

Si l’on creuse plus en profondeur, l’on pourrait constater que le coup de foudre repose sur un double principe: hasard et libre arbitre. Dit-on c’est un amour soudain, donc inattendu contre lequel on ne peut rien. Le coup de coup est autant violent que rapide. Le choix s’opère sans qu’on n’ait même pas à le faire. Et sans qu’on ne peut ne pas choisir car, avec le coup de foudre, l’amour devient une force contraignante. Ainsi, l’amour devient chose du cœur, c’est-à-dire de la passion et non de la raison. « L’amour a ses raisons que la raison ignore » disait Pascal. Autrement dit, par le coup de foudre l’amour ne saurait connaitre ni classe, ni race, ni sexe, et par conséquent n’importe qui quel que soit son rang peut rencontrer n’importe qui et l’aimer. Il suffit que la foudre ait tombé et lui a touché. Ensuite, ce choix, grâce au principe du libre arbitre, devient un acte de liberté. Personne ne vient l’imposer, sinon l’amour. La personne se sent libre en effectuant son choix pour répondre à cette émotion soudaine et violente ressentie à l’égard de son autre.

Cependant – et c’est là que ça devient compliquer- contrairement à ce que prétend l’idéal du coup de foudre, le sentiment amoureux, en remplacement la prégnance des parents dans la sélection du conjoint n’a pas révolutionné la structure sociale pour autant. En effet, la foudre quand elle tombe, elle ne frappe pas n’importe comment, ni ne tombe pas dans n’importe quel lieu (pour tomber majoritairement dans les lieux ouverts). À la manière de la main invisible d’Adam Smith s’opérant sur le marché des biens et des services (BS), sur le marché des conjoints, cette main oriente la foudre afin d’associer pour renforcer deux dynamique individuels qui se ressemblent.

Là, en effet, l’amour que l’on croit croyait naturel et peut tomber grâce au coup de foudre sur deux individus n’importe comment n’est pas si naturel que ça, mais participe à reproduire l’ordre social, en ce que le sentiment amoureux est construit et appris à l’individu selon son groupe d’appartenance.

Ainsi, derrière chaque coup de foudre se cache un coup de maitre permettant, généralement, à la société de se reproduire subtilement. Car, ce qu’on appelle coup de foudre est cet effort que la société à travers le marché a opéré pour nous en nous plaçant lorsqu’il y a l’embarras du choix en face d’un individu avec lequel nous partageons de gouts, des attentes, des préférences correspondant…

Frantz E. Manchiny PETIT JEAN

Texte proposé à la rédaction de Haïti standard, le 11 janvier 2020