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Entre rap et poésie : Deja-Voo, Dade et k-tafalk au panthéon du rap haïtien

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Texte soumis à la rédaction de Haïti standard, le 13 juin 2021.

Mieux que toutes autres tendances musicales confondues, le rap est ce rythme qui exige une forte capacité poétique indéniable et loin d’être uniquement un « bad boy » à la parrure âpre. Le rappeur, compositeur est celui qui par ses potentialités est capable de faire obéir les mots avec une dextérité incomparable. Il est aussi cette personne, cet artiste qui s’implique à fond dans un processus de travail civique, autrement dit, c’est un éducateur civique qui par sa voix peut : enseigner, transformer, orienter, former à contrario dérouter, pervertir…

Rapper c’est dénoncer, c’est dépeindre la réalité, le vécu à travers la poésie. Une poésie chantée, une poésie récitée bien entendu.

Dans l’histoire du rap haïtien communément appelé « hip pop créole », grand nombre de rappeurs se font remarquer par leurs plumes et la formulation de leurs vers, à travers les époques, suivant les courants et les écoles qui leurs ont plu.

Sans vouloir faire une liste exhaustive, ces lignes visent à présenter brièvement trois (3) des plus grands lyricistes de cette tendance. Ces trois (3) figures ne sont autres que les mourants du drame du 15 juin 2008 survenu sur la route de l’aéroport pendant qu’ils s’apprêtaient hâtivement à rejoindre la rue Chavannes, pour honorer un contrat alors, qu’ils venaient tout juste de fournir une prestation à Olympia night club, en plaine. Leurs noms respectifs sont : Johnny Emmanuel Dade (Dade), le leader, Jean Walker Sénatus (Papa K-tafalk) et Junior Badio (Deja-Voo).
Ce trio passager à marquer son empreinte dans le rap haïtien, et ces punchlines proposés peuvent l’en témoigner sans ambages :
« Pou siviv fòk ou fight »
« Ak tèt frèt do it right »
« Menm si lavi ap malmennen w »
« Diyite w kenbe hight. »
S’ils ne sont pas les plus beaux de ses écrits, c’est peut être ceux qui m’intriguent le mieux, tant qu’ils dépeignent une réalité ponctuelle, destinée aux « pitit sòyèt », ces paroles nous montrent comment il est important de pratiquer la dignité comme vertu même dans la misère. Elles sont de Deja voo.

Papa K-tafalk a eu aussi ses chefs-d’œuvre. Dans un texte traitant de la reconnaissance destiné au remerciement du grand public et de son fan club, il glissait ces lignes en l’honneur de sa mère chérie. À mon avis, c’est l’un des plus grands dédicaces pour une mère :

« Lè yo gade w tankou tout sak pa bon »
« Soukonn fatra ki mare nan sachè »
« Mizè w plis ke pa yon sak chabon »
« Moun ki louvri pou ou a s on zache »
« M pa wè ak ki nen, ki non, kilè? Di m non »
« Ke m disparèt pou bon, jou m ta di rekonesans se lachte »
« Ou ki manm mwen, fan mwen, fanm mwen, fame mwen »
« M ap di mèsi li k te toujou la pou defann mwen. »

Quelle facilité… Quelle beauté…
Tant qu’il est riche et abondant dans sa pensée, c’est tout à fait une chose difficile de choisir un verset dans ces compilations. Car pour plus d’un, c’est tout simplement, le meilleur lyriciste que le rap kreyòl n’ait jamais connu.
Malgré tout, on va présenter un de ses punchlines les plus aimés de ses fans.
« Pa kit’anyen detounenw »
« Sof nan sa w kwè a se » « mete men »
« Nan vizaj ou se mete nen »
« Demen lè yo di kiyès sa moun pap baw tan pou w di se mwen »
« Ou konn pouki nan simityè nou pa wè yo ekri brav »
« Se paske moun kap ekril la just pa ekril gay… »

Malheureusement, ces trois (3) géants sont partis pour l’orient éternel depuis tantôt 13 ans en laissant un vide, une carence dans le rap haïtien qui pourtant s’est équipé mieux par rapport à l’époque où vivaient ces victimes. Plus de rémunérations dans les contrats, le rap a foulé les salons désormais, les sponsors sont plus présents dans cette communauté pourtant, fautes d’inspirations et de modèles, nos contemporains sont en panne de mots et du beau, quels maux…

Hors mis Ginette Mondésir, La mort de ses confrères est l’une des disparitions les plus fracaçantes des années 2000. Qui peut s’oser oublier leurs funérailles nationales réaliser au Champs de mars?
Pensez-vous que ces vers peuvent s’héberger un jour dans le monde des oubliettes?

Ces paroles, elles sont éternelles et précieuses, immuables et utiles. On en aura toujours besoin pour le restant de la vie, car elles traduisent l’énergie, la résilience, la confiance en soi et tout un ensemble de vécu pareils à nos siens.

Entre rap et poésie : Dejavoo, Dade et katafal au panthéon du rap haïtien
Vue partielle des rappeurs tués dans l’accident survenu, le 15 juin 2008, sur la route de l’aéroport (photo internet)

Honneur et mérite à ces vaillants qui ont donné leurs sangs, et leurs temps à la musique haïtienne, quoique mourants, vos œuvres resteront à jamais dans nos cœurs.

15 juin 2008-15 juin 2021
Rest in peace legends
Frédo Jérôme
fredjyhenseinjerome@gmail.com