Haïti, ma barricade, mon avenir, un nouveau discours à décoder

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La violence, je la déteste, la préfère et la condamne. Peut-être que vous allez questionner cette combinaison de mots combien farfelue qui débute le texte mais c’est toute la liberté de ma plume.

J’hésitais à aborder ce discours “ma barricade, mon avenir” dans la mesure où son décodage traîne un tas de réalités sensibles. Tout n’est jamais compréhensible à première expression même si peu de mots suffisent à qui sait comprendre. Dans le temps, nombreux ont été les discours construits dans cet ordre phraséologique mais la sémantique seule n’aidait pas à les interpréter.

Quand j’étais petit garçon, mes parents m’ont insinué que l’école est mon avenir et sur la couverture de tous mes cahiers, comme une phrase de passe, j’inscrivais “mon école mon avenir”. Au fil du temps j’ai exclu toute sorte d’absolutisme pour accepter qu’il s’agissait d’une simple croyance, en tout cas, une croyance qui souhaite encore persister. Mes parents ne m’ont causé aucun tort de ne m’avoir pas dit toute la vérité sinon je n’aurais pas connu Louis Joseph Janvier et Anténor Firmin ni aimé Lesly François Manigat.

Durant ces cinq dernières années, 85 % des jeunes diplômés quittent Haïti pour se réfugier en République Dominicaine, au Chili et au Brésil, fuyant ainsi le chômage, la misère et le désespoir, laissant derrière eux “l’école”. Quelle hémorragie sociale! Si après l’école ils préfèrent s’en aller, prêts à travailler dans les cultures ailleurs, c’est que pour eux “mon école, n’est pas mon avenir”. Cette réalité constitue une remise en question de ma perception de l’école dans le contexte haïtien et un début de compréhension de ce nouveau discours. “Ma barricade, mon avenir”. Tellement étanche est la frontière entre une école et une barricade que l’on pourrait encore se demander comment on aurait pu passer du premier discours au second.

De la route de Delmas au Champs de mars, du Champs de mars à Cité soleil, j’ai vu des enfants mal vêtus dormant sur les trottoirs et se nourrissant dans les poubelles, d’autres partageant le périmètre de leur cour avec les porcs, des enfants déshumanisés, privés de tous leurs droits dont le plus grand rêve serait d’aller à l’école. Entre l’arme à feu et la barricade, prions pour qu’ils choisissent le second comme avenir. Cette deuxième réalité ne fait que peaufiner ma compréhension du discours que je cherche encore à décoder.

Un langage violent, l’expression d’une volonté de rupture, confirmation d’une absence de légitimité des autorités étatiques, la barricade est le nouveau symbole de lutte populaire en Haïti. La barricade est un mot, un discours, une tendance mais surtout une réalité. La barricade est une expression de colère d’un peuple trop longtemps marginalisé, soupirant jour après jour dans la misère la plus abjecte installée par un système politique fondé sur l’injustice sociale, l’exclusion, l’inégalité, la corruption, l’impunité et j’en passe. Un système d’oppression constituant un indestructible séparateur entre le peuple haïtien et ses aspirations les plus profondes. L’avenir de chaque Haïtien est dans le chambardement de ce système et si la barricade y mène, la barricade de chaque jeune est son avenir. “Ma barricade, mon avenir”

Attention ! Derrière la barricade il n’y a pas que des anges mais aussi des démons. Il y a ceux qui croient naïvement que c’est le seul language que comprennent les maîtres du système. Ils chérissent leur barricade, l’aident à grandir et à se solidifier à chaque instant même si parfois cela ne leur apporte que tombe. Reste à savoir si la vie qu’ils menaient en valait mieux. Ils ont tout risqué dans cette bataille pour connaître de meilleurs jours. Il y a aussi ceux qui font le commerce de barricade. Après, viennent les démons qui profitent de la colère généralisée du peuple se cachant derrière leur barricade pour voler et rançonner les gens. Il y a la barricade qui est conforme à la dignité humaine et l’autre à proscrire.

Si la barricade est mon avenir, qu’en est-il de l’avenir de ma barricade ? Celle-ci est très limitée mais également menacée. Elle est limitée dans le sens qu’il a une voix dénonciatrice mais non négociatrice. Ceux qui sont derrière les barricades n’ont pas été invités à prendre la passerelle pour “marcher (ren) contrer” les secteurs de l’opposition à Marriott, ce vendredi 8 novembre 2019, où la gestion de la transition était à l’ordre du jour. L’avenir de la barricade est menacé voire même en danger lorsque ceux qui se réclament le droit d’en négocier la suite sont des maîtres du système, des oppresseurs, des bourreaux, des fils du système qui s’érigent en rédempteurs.

Derrière ma barricade, aujourd’hui, je m’inquiète encore pour mon avenir comme c’etait toujours le cas derrière mes diplômes.

Romain Salomon

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