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Injection de dollars dans l’économie, la BRH ne fait que retarder la hausse inéluctable du taux de change

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Après plusieurs décennies de hausse continue, le dollar américain a connu une chute vertigineuse sur le marché de change haïtien, passant de 123 gourdes à la moitié du mois d’aout pour atteindre 62 gourdes à la fin du mois d’octobre 2020. Une situation très appréciée par la majorité des ménages haïtiennes dont les sources de revenus sont en gourdes. Grâce à cette appréciation de la gourde, nous avons pu constater une baisse de nombreux produits importés comme les céréales, le lait, et les produits pétroliers. Ce qui a pour effet d’apporter une certaine augmentation du pouvoir d’achat d’une partie de la population.
Mais au début du mois de novembre, le taux de change a connu une légère augmentation, passant de 62,40 gourdes au 29 octobre à 64.23 gourdes au 9 novembre 2020. Une augmentation légère mais pourtant pleine de signification et porteuse de nouvelles peu réjouissantes.

Les injections de dollars dans l’économie, pourquoi ?

La Banque de la République d’Haïti (BRH) est la banque centrale du pays. Son rôle a été spécifié par le décret du 17 août 1979 qui donna lieu à sa création. La législation en vigueur assigne quatre rôles fondamentaux à la BRH qui sont : de protéger les valeurs interne et externe de la monnaie nationale ; d’assurer l’efficacité, le développement et l’intégrité du système de paiements ; d’assurer la stabilité du système financier et d’agir comme banquier, caissier et agent fiscal de l’État. Conformément à ses attributions la BRH agit sur le marché des taux de change, soit en achetant soit en vendant des dollars aux banques commerciales. Ainsi, au cours de l’année fiscale 2019-2020, la BRH a vendu pas moins de 240 millions de dollars dans l’économie avec un pic de 97,69 millions en septembre.

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Ces injections ont pour effet de d’augmenter l’offre de devise sur le marché des changes. Le prix d’un bien ou d’un service (dans notre cas actuel, du dollar américain) est généralement déterminer par la loi de l’offre et de la demande. Plus la demande d’un bien est forte par rapport à l’offre, plus son prix sera élevé. De même, plus l’offre est grande, moins son prix sera élevé. Ainsi, ces injections de devises dans l’économie ont été des facteurs importants dans la chute du taux de change au cours des derniers mois.

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Les déterminants du taux de change sur le marché haïtien

L’injection de dollars dans l’économie ne fait qu’augmenter l’offre de devises sur le marché et n’est pas le seul déterminant du taux de change. Nous devons rappeler que le taux de change est surtout lié au niveau de production, d’importation et d’exportation d’un pays et aussi des spéculations des acteurs économiques sur le marché des changes. Or, récemment paralysée par la crise sanitaire de la COVID-19, il n’y a pas eu une augmentation significative de la production nationale au cours de l’année 2019-2020, ni celles des exportations.

Par ailleurs, le principal secteur d’exportation du pays, celui du textile a été lui-même touché par la chute du dollar. De plus, malgré une projection de croissance économique de 2,4%, le budget national de 2020-2021 avec seulement 74,2 milliards de gourdes (29% du budget) alloué aux investissements ne saurait prétendre être un budget de relance économique.
Deux autres aspects importants sont à considérer dans la détermination du taux de change.

Le premier est celui de la situation socio-politique. Les crises politiques ont toujours eu un effet dévastateur sur le secteur économique et Haïti avait même connu un taux de croissance négative de 0.9% au cours de l’année 2019. Bien que le pays semble bénéficier d’une relative stabilité politique, les incertitudes liées aux prochaines élections et à la montée du niveau d’insécurité peuvent rapidement créer un climat de panique qui va certainement dévaloriser à nouveau la monnaie locale.

Le second aspect est celui des spéculations sur le marché des changes. Selon le courant keynésianisme, la monnaie est un bien comme les autres et peut être désirée pour elle-même.

Les acteurs économiques sur le marché haïtien ont tendance à thésauriser le dollar qui a une valeur plus sûr que la gourde. Si d’un côté, la demande du dollar s’avère élevée, l’offre quant à elle est souvent réduite. La plupart des banques commerciales n’acceptent de vendre qu’une quantité minime (entre 50 et 100 dollars) par personne par jour. Ce qui a tendance à pousser les acteurs économiques à se tourner vers le secteur informel qui dispose de taux beaucoup plus élevé (jusqu’à 80 gourdes pour un dollar). Ce qui crée un sentiment de rareté du dollar et augmente encore plus sa demande aux fins de thésaurisation.

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Les limites des injections

Afin de contenir le taux de change sur le marché, la BRH avait injecté 12 millions de dollars sur le marché des changes le 29 octobre 2020.

Pourtant le taux de référence était passé de 62,40 à 63,36 le 30 Octobre. La BRH a fait une nouvelle injection le 3 novembre, soit moins d’une semaine plus tard, pourtant, la gourde n’a pas cessé de se déprécier et le taux de change a atteint 64,36 gourdes pour un dollar le 9 novembre 2020, raison pour laquelle la BRH s’est vue obliger d’injecter à nouveau 15 millions de dollars sur le marché. Ces données laissent entrevoir que les injections de devises ont de moins en moins d’effets sur le taux de change. À cela s’ajoute le fait que pour ces injections, la BRH doit soit se procurer de nouveaux dollars, soit diminuer ses réserves en devises.

Ainsi, la BRH ne pourra pas indéfiniment faire des injections sur le marché des changes.
L’injection de dollars dans l’économie, bien qu’elle ait semblé efficace au cours des derniers mois ne saurait être une politique viable pour la stabilisation du taux de change.

Avec ces injections, l’Etat haïtien ne fait que voiler le vrai problème qui est la faiblesse de notre économie, particulièrement de la production nationale, et retarder une hausse inévitable du dollar. La stabilisation du taux de change ne peut être obtenue que par des politiques de relance économiques adaptés et la création d’un climat macroéconomique, politique et sécuritaire propice au développement. Ce qui s’annonce déjà difficile pour l’année fiscale 2020-2021.

Saïd Suire