Accueil Divers

La sexualité contre une rétribution : Entre logiques individuelles et facteurs sociaux

979

Le rapport sexuel se nomme aussi le coït. Un rapport est considéré d’ordre sexuel, s’il fait intervenir le désir, l’excitation, les contacts physiques, ou du moins dans certains cas l’un des organes sexuels d’un des protagonistes (Le Van, Le Gall, 2010). Au delà de ces dimensions physiologiques, il est socialement situé. Il est régulé et réglementé par des normes sociales qui le définissent, le structurent, et donne lieu à des nominations qui sous-tendent parfois des jugements et des positions normatives et/ou idéologiques. Dans cet ordre d’idées, la prostitution est l’une des « notions » utilisées pour nommer tout rapport sexuel, tant en situation formelle qu’informelle, dans lequel le « plaisir sexuel » est échangé contre de l’argent. 

Cependant, d’autre appellation dont le sexe tarifé est aussi utilisé pour le nommer. De plus, la notion de « prostitution » est critiquée et jugée inefficace pour rendre compte des enjeux et de la complexité du phénomène « La prostitution […] c’est une catégorie normative, historiquement et socialement variable, dont la fonction est de fixer les règles d’un usage légitime et illégitime du corps des femmes » (Benquet, Trachman, 2009 : 1). Face à ces enjeux et limites, est forgé le concept d’échange économico-sexuel. 

« La notion d’échange économico-sexuel permet également de comprendre la sexualité, et notamment l’hétérosexualité comme un rapport de genre, asymétrique et non réciproque entre hommes et femmes, où l’échange a un sens dominant : une compensation masculine, un paiement qui revêt les formes les plus variées (don, argent, prestige, statut social, promotion) en échange d’une prestation sexuelle féminine. » (Benquet, Trachman, 2009 : 1). 

 

Au-delà des discussions théoriques, les données statistiques montrent que le phénomène social, nommé « prostitution », « sexe tarifé » et/ou échange économico-sexuel est significatif. Selon le rapport mondial sur l’exploitation sexuelle de la Fondation Scelles « On évalue à 20 millions (ONU – 2009) le nombre total de personnes prostituées dans le monde […] En France, on compterait entre 18 000 et 20 000 personnes prostituées » (Rapport Scelles, 2011 : 4-5). Qui plus est ces chiffres existent dans un contexte dans lequel le phénomène est combattu tant par des structures étatiques que par des associations féministes, ce qui se traduit par de nombreuses mesures visant la sanction des clients, des proxénètes,  et la mise en place des programmes de rééducation (Bernstein, Wirth, 2013). A cet effet, on se demande, quels sont les facteurs explicatifs du développement du phénomène d’échange de plaisir sexuel contre de multiples formes de rétribution ? Qu’est ce qui le justifie du point de vue des travailleurs/euses de sexe et clients ? Ces questions nous servirons d’angle d’entrée pour discuter et croiser principalement deux articles : Elizabeth  Bernstein, Françoise Wirth « Ce qu’acheter veut dire. Désir, demande et commerce du sexe », Actes de la recherche en sciences sociales 2013/3 (No 198), p. 61-76 et Forence Lévy, Marylène Lieber « La sexualité comme ressource migratoire. Les chinoises du Nord à Paris », Revue française de sociologie 2009/4 (Vol. 50), p. 719-746.

1-La production sociale de la demande : Ce dont témoignent les échanges tarifés 

Les pratiques d’échange de service sexuel contre toute forme de rétribution sont possibles à partir de l’existence de l’offre et de la demande, c’est-à-dire des hommes et femmes voulant acheter / jouir de ces services, et d’autres disponibles à les proposer. Au-delà des dimensions financières, d’autres mécanismes individuels et sociaux les rendent possibles et les structurent. 

Ces services sont sollicités par des formes de désirs individuels qui veulent  s’affranchir de la logique dominante en satisfaisant le désir sexuel sans vouloir s’engager, et par certains hommes en couple qui sont particulièrement satisfaits de leur vie affective et sexuelle mais qui veulent avoir une vie sexuelle caractérisée par de multiples expériences « La préférence qu’il exprime pour la variété présuppose […] la diversité des partenaires et des expériences sexuelles n’est pas seulement substitutive mais désirable en tant que telle. » (Bernstein, Wirth, 2013 : 69). 

Ces deux « raisons », documentées par l’article d’Elisabeth Bernstein, qui poussent certains hommes à acheter du plaisir sexuel contribuent, au maintien du phénomène d’échange économico-sexuel. Elles révèlent qu’en dehors de la logique dominante associant : couple/relation amoureuse/sexe/ fidélité, que d’autre vison veut libérer le « plaisir sexuel » de l’affectif, du matrimonial et de la sphère domestique. 

Echanger du plaisir sexuel contre des rétributions, se mettre en couple en vue de se faire entretenir, avoir des papiers, ou pour répondre au besoin matériel d’existence n’est pas un hasard, et n’est pas toujours un choix volontaire. « La sexualité vénale n’est jamais l’aboutissement d’un choix volontaire et délibéré, mais toujours le fruit d’une contrainte ou, au mieux, une forme d’adaptation à une situation marquée par la détresse, le manque ou la violence. » (Mathieu, 2002 : 59). Dans cet ordre d’idées, les conditions d’immigration, les conditions pénibles de travail, la précarité et la pauvreté que connaissent les femmes chinoises, peuvent être interprétées en termes de contrainte qui rend possible les arrangements économico-sexuels, c’est-à-dire une « adaptation à un contexte déterminant défavorable […] forme de compromis entre deux tensions qui permet une légitimité aux pratiques » (Levy, Lieber, 2009 : 727). Ils deviennent une alternative légitime :

 « Dans cette situation où elles se trouvent démunies, c’est souvent vers les hommes que ces migrantes chinoises se tournent en dernier recours pour trouver un soutien […] Qu’ils soient Chinois, avec ou sans papiers, ou Français, tous ces hommes représentent aux yeux des migrantes un espoir d’améliorer tant soit peu leur situation […]  On assiste donc à une sorte d’instrumentalisation de la sexualité à des fins d’intégration sociale » (Levy, Lieber, 2009 : 727).  

 

Cependant, malgré l’évidence de l’explication économique, comme facteur explicatif prédominant à l’entrée dans la prostitution et les échanges économico-sexuels, il est aussi important de les interpréter en termes de choix. Puisqu’il serait difficile de croire que toutes les femmes pauvres et/ou précaires en situation migratoire, se mettent en couple pour des papiers ou d’autres raisons financières. 

« Appréhender la prostitution comme un moyen de répondre à un besoin urgent d’argent, lorsqu’on est menacé ou frappé par la désaffiliation ne doit pas, on l’a dit, conduire à nier aux personnes qui s’y livrent toute autonomie ou capacité de choix. La prostitution n’est en effet pas les seuls recours en cas d’extrême précarité : tout en présentant d’autres risques et contraintes, le vol, lui aussi permet aussi de faire face au dénuement. On voit donc qu’y compris dans les situations les plus contraintes et les plus urgentes, le recours à la prostitution peut être l’aboutissement d’un choix (socialement déterminé) parmi un éventail de solution alternative » (Mathieu, 2002 : 60). 

 

 

À la lumière de cette première partie on comprend que des logiques individuelles, l’immigration irrégulière, et la pauvreté des femmes sont à la base de la production du phénomène de « sexe tarifé ». On peut poser comme hypothèse que la non-prise en compte de ces dernières dans les politiques de lutte contre la « sexe tarifé » « échange économico-sexuel » explique le maintient et/ou l’augmentation de ces derniers.   

Le sexe tarifé et l’échange économico-sexuel : Le corps contre une rétribution 

Le sexe tarifé et l’échange économico-sexuel sont deux concepts différents qui servent d’instruments pour nommer et interpréter les phénomènes dans lesquels le service sexuel, affectif, domestique est échangé contre une rétribution. Si le premier s’accentue sur les prestations sexuelles immédiates et rémunérées, le second prend aussi en compte les formes les plus subtiles où l’affectif, le service sexuel, le travail domestique et la rétribution s’associent.  

Quoique l’argent est central dans le sexe tarifé, parce qu’il est le moyen de payer la prestation sexuelle, il est aussi un moyen de distanciation qui permet de tracer les frontières et maintenir le cadre transactionnel de la relation, en faisant disparaitre toute ambigüité et d’autres possibilités d’aller plus loin (Levy, Lieber, 2009). A cet effet, vouloir payer à tout prix ses prestations sexuelles pour marquer les distances, justifie la logique individuelle qui conçoit le sexe en tant que loisir et sans engagement évoqué plus haut. Cependant, malgré les limites et frontières posées, d’une part les travailleuses de sexe veulent parfois les casser pour avoir des relations de couple, d’autre part, dans certains cas l’érotisme authentique est sollicité par des clients « si elle se comporte de manière froide ou indifférente, je ne suis pas intéressé […] les clients recherchent une relation érotique réelle et réciproque […] d’autres clients se vantent de leur capacité à donner un véritable plaisir sexuel aux travailleuses du sexe » (Bernstein, Wirth, 2013 : 70-71).     

Dans cet ordre d’idées, on peut dire qu’un paradoxe se joue dans le sexe tarifé. Celui-ci se caractérise par la distanciation, le non-engagement dans le temps, la recherche du plaisir sexuel, et de l’érotisme authentique. À cet effet, toute approche voulant documenter le sexe tarifé doit rendre intelligible ses complexités.

Les résultats de ces deux recherches permettent de relativiser certains éléments. Une lecture croisée de celles-ci montre que la place du manque affectif et sexuel dans l’achat des prestations sexuelles, et les formes de rétribution sont relatives et varient en fonction du contexte des transactions. Puisque, différemment des personnes interviewées par Elizabeth Bernstein et Françoise Wirth, les matériaux de terrain de Florence Lévy et Marylène Lieber montrent qu’au-delà de l’entretien des Chinoises du Nord à Paris, la nationalité est au centre de l’échange économico-sexuel. Ce dernier, se fonde sur des hommes en manque affectif et sexuel à cause de leur situation sociale, financière ou leur état de santé.   

 « Elles se résignent à tenter la seule voie leur ouvrant un droit à être régularisé : le mariage avec un Français. […] Leur nationalité potentiellement pourvoyeuse de papiers ou leur carte de séjour. Ils peuvent ainsi bénéficier des services domestiques et sexuels de femmes bien plus jeunes et jolies madame Chu […] presse son partenaire de l’épouser tout en ayant le sentiment que cet homme de vingt ans son ainé, retraité, et peu éduqué, n’est pas suffisamment bien pour être présente à sa famille […] Madame Lu, quant à elle […] nous a présenté un fiancé le seul prêt a se marier rapidement : un homme obèse, visiblement attardé mentalement, vivant un emploi de solidarité, logé dans un foyer et dont elle découvrira par la suite qu’il a fait des séjours en prison »   (Levy, Lieber, 2009 : 729-731-732). 

 

Ces situations d’échange et de prestation sont des lieux où les hommes exercent leur pouvoir, où les femmes sont assignées à des tâches domestiques. Dans les «couples mixtes», elles sont du point de vue  de certaines femmes, un lieu de liberté, d’affranchissement du travail pénible et précaire, et une opportunité pour qu’elles se marient et régularisent leur situation. Par conséquent, toute lecture de la « prostitution » et/ou des échanges économico-sexuels, doit tenir compte de la façon dont ils sont définis, vécus, et interprétés par les femmes/hommes les pratiquant.  

En guise de conclusion, on peut dire que des facteurs individuels (vision du sexe, désirs..), la précarité, la pauvreté et l’immigration des femmes, sont des éléments qui contribuent à créer un terreau favorable au développement du sexe tarifié et des échanges économico-sexuels, en créant des conditions pour qu’ils deviennent des solutions immédiates et contraignantes. De ce fait, toute stratégie voulant combattre la prostitution devrait rendre la demande et la consommation inexistante, non pas par la répression, mais en proposant des solutions concrètes aux situations des femmes prostituées, et par la restructuration et réorientation des visions, des désirs et des logiques sexuelles des hommes. Cependant, on peut se demander, au nom des libertés individuelles, l’Etat peut il imposer à des individus des manières de vivre, de satisfaire leur désir et fantasme sexuel ? De plus, toute compréhension du sexe tarifé et des échanges économico-sexuels qu’en termes de transaction économique, pourrait perdre de vue ses complexités en termes motifs normatifs, individuels qui les justifient, et sa constitution d’éléments affectifs, relationnels qui contribuent à fragiliser l’opposition classique entre relation de couple et prostitution.     

 

Eugène Moise