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Pratiques funéraires en milieu rural haïtien: entre tradition et modernité ?

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On parle de coutume ou d’habitude lorsqu’on a à faire à une tradition, ce qui est mémorisé et transmis de génération en génération. En ce sens, la tradition est une mémoire et une conscience collective désignant une pratique symbolique particulière (Dorcé, 2013). Elle est, selon Bonté et Izard (2016), ce qui d’un passé persiste dans le présent où elle est transmise et demeure agissante et acceptée par ceux qui la reçoivent et qui, à leur tour, au fil des générations, la transmettent. Au fait, cette façon de voir ces traditions/coutumes, sont relatées ou constatées par plusieurs anthropologues,  certains ethnographes en réalisant des travaux sur des sociétés, des clans, des groupes qu’ils étudiaient de l’ailleurs et/ou du proche. Travaillant sur et/ou en Haïti,  sont nombreux à produire des récits fascinants ayant rapport à nos traditions en tant que peuple(2). Pour notre part, nous allons nous focaliser spécifiquement sur les cérémonies funèbres, comme façon de se comporter par rapport à un décès, organisées dans les milieux ruraux. Nous allons nous servir des nombreuses années d’observation d’une nouvelle pratique en rapport à la façon d’organiser ces cérémonies, cette nouvelle façon d’être par rapport à la mort et de vivre le départ d’une personne. 

Mort d’hier et mort d’aujourd’hui

Perdre quelqu’un de sa famille constitue un moment de douleur, un moment de consternation. D’antan, cela a été une circonstance d’entraide face à la douleur que procure cette disparition. Tout le monde veut apporter de l’aide d’une façon ou d’une autre. Le voisinage participe au préparatif, apporte de quoi permettant de recevoir les gens venant réconforter la famille éplorée. Il y avait une sorte de solidarité mécanique(3). Cette situation permet de comprendre le sens de la peine causée par ce départ, ce qui est une autre manière de comprendre le sens de la vie en communauté. Cela soulève, du coup, la dimension collective de la mort, non pas en tant que la concomitance de plusieurs décès mais, en tant que phénomène social en ce sens où sa présence implique une redéfinition des formes de solidarité (Clavandier, 2009) (4). Il est vrai que c’est le décès d’un membre d’une famille spécifique, appartenant à une communauté dépassant largement la somme des familles, toutefois, il mobilise la participation de la communauté. On dirait une situation de renouvellement de l’appartenance à ce corps.  

Pourtant, cette attitude face à la mort est entrain de connaitre, pour ne pas exagérer, un changement  considérable. Deux tendances sont à prendre en considération. D’abord, il y a le passage à la solidarité organique, toujours dans une perspective durkheimienne, en ce sens où la forme d’entraide que nous avons mentionnée dans les lignes précédentes n’existe presque plus. Ce qui laisse comprendre que n’ « importe qui ne peut pas oser mourir ». L’attirance des gens pour la mort de quelqu’un est liée aux dépenses que peut effectuer la famille du défunt. Tout se paie. Même les pleurs. Cette nouvelle forme de prise en charge sociale de la mort vient contraster avec la douleur qui accompagne la perte de la personne en question. Toutes les cérémonies funéraires ne se valent pas. Ensuite, il y a le comportement des membres de la famille du défunt dans l’organisation de ces cérémonies(5). On dirait que la destination finale du défunt dépend de la classe d’enterrement que peut lui donner sa famille. L’on se demande si cette façon de se comporter face à la mort n’est pas une nouvelle forme de rite de passage qu’on est en train d’instituer dans les communautés. Est-ce donc une nouvelle façon de payer le prix pour le passage de l’autre- coté ? D’aucuns se demandent si cette nouvelle façon de faire par rapport à la mort n’entretient pas de rapport au soulagement de l’âme du défunt.

Il y a d’autres faits qui vont faire ressortir les dissimilitudes dans les veillées funèbres et les cérémonies de dernier hommage au défunt. Paradoxalement, les veillées funèbres de nos jours, dans certains milieux ruraux, constituent ce qu’on pourrait appeler de véritable « programme ». En lieu et place des traditionnelles activités d’animation ayant rapport à la mort dans ces milieux comme le « Kata », le « pase », les chants, il y a les Dj et fanfares. Cela devient une véritable activité de jouissance. Là encore, c’est une nouvelle façon de procéder à l’écartement de l’âme du défunt au domicile familial. En fait, il n’est pas sans importance de rappeler que c’est une activité rituelle réunissant les amis et famille autour d’un défunt avant les funérailles. Cela peut être un moment de connaitre des vérités sur la vie de la personne, en partie sur sa famille.  Ce qui est  différent de nos jours. La place est faite à la musique. Les Dj et fanfares vous permettent de vous défouler. On oublie pour un moment la tristesse occasionnée par ce départ. 

Les obsèques de nos jours viennent concurrencer les mariages tant sur le point de vue de la décoration que sur le point de vue de la réception. Les entreprises funéraires, en dehors de la prise en charge du corps du défunt, doivent bien décorer l’espace où la cérémonie de dernier hommage rendu à cette personne va être célébrée. En ce qui a trait à la conduite au cimetière, c’est une véritable fête mélangeant la tristesse de la famille endeuillée et la jouissance des gens venant assister à la cérémonie grâce à la musique de la fanfare prise pour la circonstance. Un tableau pouvant laisser perplexe celui qui assiste pour la première fois à une cérémonie funèbre dans ces communautés du temps de la surmodernité, pour reprendre l’appellation de Marc Augé.   

Entre tradition et modernité

Cette nouvelle façon de se comporter par rapport au décès de quelqu’un peut laisser comprendre que par l’organisation des obsèques de la personne, la famille vise, entre autres, à acquérir de la notoriété, une reconnaissance sociale de la part des membres de la communauté. Cela n’est pas sans rappeler les cérémonies de Potlatch organisées par les ethnies du Pacifiques où il y a le désamorçage, selon René Girard, d’une violence collective(6). Ces cérémonies ont été relatées par Marcel Mauss dans son essai sur le don lorsqu’il nous rapporte : « les personnes présentes au contrat sont des personnes morales : […], des familles, qui s’affrontent et s’opposent soit en groupes, soit par l’intermédiaire de leurs chefs(7) ». Dans ce cas, la famille, en organisant la cérémonie funéraire de la personne défunte, passe un contrat tacite, envoie un message aux autres familles pour leur lancer un défi. Elle fait savoir aux autres familles de la communauté qu’elles ont le devoir de répondre à ce défi par un contre don, par une cérémonie de plus grande envergure, de façon à faire une notoriété dans la communauté. Elles se battent à coup de cérémonies funéraires de grande ampleur.

En effet, tout en voulant être moderne dans la nouvelle pratique, ces façons de faire, de procéder, n’empêchent pas de rappeler les manières de se concurrencer, même dans les cérémonies funéraires, de certaines sociétés traditionnelles. Cette concurrence, se faisant de manière larvée, pour une reconnaissance sociale relève le coté économique encastré dans les pratiques funéraires (dirais-je, la nouvelle manière d’être par rapport à la mort) si bien qu’à chaque décès, certains s’attendent à une autre classe d’enterrement. On essaie d’avoir une autre représentation sociale même dans la douleur. Dans ce cas, le décès de quelqu’un est devenu plus qu’une situation qui attriste mais aussi un moment de faire valoir la position sociale de la famille.

Face à cet état de fait, nombreux sont les gens qui pensent que la mort ne suscite plus les émotions les plus fortes comme les rites les plus extravagants. Il n’y a presque pas des circonstances appelant la répétition de son effectuation. Seule l’idée de la mort joue ce rôle. En tant que phénomène suscitant des rites  spécifiques destinés à se répéter à chaque fois que les circonstances qui les commandent se reproduisent, il devient de nos jours une occasion pour la famille concernée de répondre à l’obligation faite par la famille précédente. Même le deuil traditionnel consistant à s’habiller avec des couleurs sombres pendant une période spécifique n’est presque plus d’actualité. L’heure n’est plus à ces traditions. Il est temps de laisser tomber ces vielles pratiques ancestrales de se comporter face la mort, dirait-on. Nous sommes au cœur   des temps modernes où les « choses sont devenues nouvelles ».

En somme, cette nouvelle façon d’être par rapport à la mort peut être attribuée à un effet de mode. On essaie de suivre le pas pour avoir du monde dans les cérémonies de nos proches, d’avoir des grandes audiences dans la communauté. Dans cette perspective, la focalisation n’est plus sur la tristesse qu’entraine  cette situation,  la perte de la personne défunte mais sur la perception de la communauté par rapport à la classe d’enterrement. Ce qui produit une  certaine forme d’obligation pour les familles de répondre au défi lancé, en organisant une cérémonie funéraire plus « extravagante » que celles qui ont été organisées précédemment. Plus question d’entraide, plus question de sympathiser avec la famille affligée. L’heure est à la réjouissance dans la mort de l’autre, par la « fête » que peut organiser la famille dans cette « circonstance douloureuse ».

Michée Alzimé,  maitrisant en Anthropologie sociale

Grande-Source, La Gonâve, le 07  juin 2021


Notes de référence :

  1. D’entrée de jeu, il faut préciser que ce texte n’a pas la prétention de rendre compte de la réalité du milieu rural haïtien par rapport à cette pratique funéraire, il est vrai que cette façon de se comporter pour rendre un dernier hommage à une personne qui vient de traverser pour l’au-delà commence à prendre de l’ampleur dans d’autres endroits du pays et même à proximité des grandes villes, nous nous abstenons toutefois de faire de généralisation qui pourrait être qualifiée de  hâtive. 

  2. Dans le cas d’Haïti, il y a beaucoup de récits qui ont été produits par des chercheurs haïtiens et étrangers mettant en exergue les traditions de ce peuple. Nous avons comme exemple, le paysan haïtien et sa famille de Remy Bastien, le paysan haïtien de Paul Moral, le gouverneur de la rosée de Jacques Roumain, etc.

  3. Voir les formes de solidarité, selon la Durkheim dans « De la division du travail social », Paris : Quadrige. PUF.  [1983], 2007.

  4. Clavandier, Gaëlle. Sociologie de la mort: Vivre et mourir dans la société contemporaine. Paris : Armand Colin. 2009.

  5. La position de la personne dans son « cercle religieux », à un certain niveau, n’est pas une chose anodine.

  6. René, Girard fait référence à cette pratique dans son ouvrage  les choses cachées depuis la fondation du monde, publiée à Paris en 1983.

  7. Marcel, Mauss. Sociologie et anthropologie. France : Quadrige. Presses Universitaires de France. 1989, p149-153.

  8. Pierre, Bonté et Michel, Izard (Dir.). Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie. France : Quadrige. PUF. [1991] 2016.

  9. Marc, Augé. Pour une anthropologie des mondes contemporains. France : Flammarion. Champs essais. [1994] 2018.

  10. Laura, Louis. « La mort coute très chère en Haïti. 23 juillet 2019 ». Disponible sur www.ayibopost.com