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Rap créole versus rap haïtien : quand le « beef » du sujet nous interpelle

Ce texte publié sur le site internet de Haïti standard émane de l’un de nos lecteurs. Il n’engage que son auteur animé de la volonté de partager ses idées et réflexions avec nos lecteurs et lectrices.

Défini par les académiciens comme un style musical accompagnant un rythme martelé de paroles improvisées ou écrites, le rap (Rythm And Poetry ou Rage Against the Police) est avant tout une sous-division de la culture hip-hop qui a vu le jour en 1969 avec le groupe the Last Poets. À l’époque, ces jeunes Noirs militants, originaires de new York plus précisément du South Bronx, inspirés par les discours subversifs des Black Panthers, clamaient déjà leur rage sous forme de rimes et sur fond de rythmes percutants. Néanmoins, Pour d’autres le mot rap vient plutôt du verbe to rap qui signifie baratiner. Cette forme de musique était utilisée comme vecteur pour faire connaître les injustices que subissaient les noirs. C’était en fait leur moyen d’expression. À cet effet, on ne peut oublier des noms comme Dj cool Herc, l’organisateur des premiers blocks party qui vont donner naissance aux performeurs officiellement appelés MC (Master of Ceremonies) et Afrika Bambataa qui a donné au rap ses bases philosophiques. Sans trop tarder, le rap est devenu un phénomène mondial et les rappeurs apparaissent de partout.

Cependant, il s’est adapté à la réalité culturelle et historique de chaque pays. Ainsi, en 1982 Georges Lys Hérard connu sous le nom de Master Dji a fait son entrée sur la scène musicale haïtienne avec cette nouvelle tendance qu’est le rap. Du coup ,ce dernier a mis sur pied un collectif connu sous le nom d’Haïti Rap and ragga qui a fait un carton dans la dernière décennie du vingtième siècle avec des tubes comme manmzèl et Match la Read.

Les années 2000 ont étés marquées par une nouvelle tournure pour le rap en Haïti. Les rappeurs ont été relégués au rang de voyous et selon les opinions c’était en fait une musique importée faisant l’apologie de la délinquance juvénile. Des collectifs vont naitre de partout pour revendiquer son côté immaculé et des slogans comme Rap kreyòl pou lavi allaient voir le jour avec un retour imminent à notre identité culturelle. Ainsi est né ce fameux concept de Rap kreyòl renvoyant au rap que font les jeunes haïtiens.

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Cependant depuis plus qu’un quinquennat des chercheurs ne cessent de remettre en question une telle appellation. Parler de Rap créole reviendrait-il à parler seulement du rap qu’on fait en Haïti ? Pourrait-on envisager une autre appellation plus ajustée ?

En effet, ce qui est important au niveau du terme rap créole c’est le concept créole puisqu’ on est en quelques sortes déjà d’accord sur la question du rap.

Le mot créole existait bien avant le mot rap, approximativement quatre siècles avant. Ainsi dit-on qu’un tel concept a déjà eu une connotation, c’est à dire qu’elle renvoyait déjà à une réalité bien distincte. Une réalité coloniale s’il faut le rappeler et cela nous renverrait à un peu d’histoire sur la créolistique.

Nous sommes maintenant en Amérique au 17esiècle en pleine période coloniale avec des grandes puissances comme l’Espagne, la France, l’Angleterre etc.… Si l’on met de côté les génocides, on verra qu’il y a eu des accouplements entre autochtones et colons. Ce qui va donner naissance à des mi- espagnols et des mi- indiens qui seront reconnus sous le nom de criollo passant pour créole comme étant l’étymon du français. De ce fait, l’histoire du mot créole reflète largement l’histoire démographique et sociale des aires occupées par les grandes puissances coloniales de l’époque d’où parler de nègres créoles à St Domingue c’était parler des nègres qui ont vu le jour dans la colonie. Très vite le même terme sera utilise pour faire référence à des réalités physiques et culturelles. On parle très tôt de cheval créole, de chansons créoles ou de cuisines créoles. Ainsi, l’élément sémantique majeur à retenir est l’indigénéïté, c’est à dire des éléments qui sont la résultante du terroir.
Dans une telle perspective, parler de Rap créole ne poserait aucun problème dans la mesure où ce rap refléterait les réalités socioculturelles du milieu dans lequel il a vu le jour.

En Haïti les rappeurs chantent les galères de Cité Soleil ou de l’école buissonnière du champ de mars. Cependant l’histoire nous montre qu’un tel terme ne renvoie pas strictement ou uniquement à la réalité haïtienne. Que fait-on du rap qui chante la réalité martiniquaise, ou la réalité guadeloupéenne ? Ces réalités là, aussi distinctes que soient-elles, ne sont elles pas aussi contraintes à l’applicabilité de toute réalité créole ?

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Pour ainsi dire, le terme rap haïtien paraîtrait plus plausible en vertu de sa spécificité et de son impartialité. Dire à un étranger qu’on fait du rap haïtien serait plus compréhensible au lieu de dire à ce dernier qu’on fait du Rap créole.

En outre, qui dit rap haïtien dit Rap créole mais qui dit Rap créole ne dit pas forcément Rap haïtien . Un haïtien qui chante bling-bling alors qu’il vit dans la misère ne fait pas du rap haïtien pour répéter K-Lib’ Mapou : « Y’ap fè rap ameriken an kreyòl » mais un martiniquais qui chante sa réalité fait du rap créole. En outre, Un tel terme est neutre dans la mesure où l’on peut faire du rap haïtien en utilisant n’importe quelle langue moyennant qu’on reflète le vécu du pays, C’est le cas de plusieurs rappeurs haïtiens qui utilisent parfois dans leurs créations la langue de Shakespeare tout en décrivant leur quotidien.

Tout compte fait, l’art précède les académies, cette assertion vaudrait mieux que mille conclusions. C’est une façon de dire que l’art sort du naturel cependant ça ne s’arrête pas la ! Il est aussi vu comme sujet de réflexions ou de critiques.

Rap créole versus rap haïtien : quand le "beef" du sujet nous interpelle
La légende du rap haïtien, Master Dji de son nom d’artiste (photo internet)

Sur ce, dans une perspective linguistique, historique et socioculturelle parler de rap créole prête à confusion, par conséquent le terme de rap haïtien a été proposé. C’est celui pour le moins qui nous parait le plus plausible pour l’ instant. Sans pour autant entrer dans une sorte de dogmatisme, nous laissons la place à d’autres chercheurs/penseurs pouvant apporter de nouvelles vues sur la question car toute forme de pensée est susceptible d’être critiquée.

Shelo FRANCOIS
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